Dans l’Aveyron, les lieux saints qui accueillent des congrégations religieuses ferment leurs portes les uns après les autres. Après les sœurs clarisses du monastère de Mur-de-Barrez, ce sont celles de la Sainte-Famille qui ont annoncé leur départ. Dans l’Orne, l’abbaye de la Trappe annonce « envisager un départ à l’horizon 2028, à la suite d’un long discernement »après neuf siècles de présence. « Le contexte est dur, depuis plusieurs décennies déjà, et bien d’autres abbayes ont déjà changé de mains »partage la congrégation dans un communiqué.
Les annonces de religieux quittant leur couvent faute de vocations, et dont l’ordre s’éteint peu à peu dans le silence, tombe en cascade. En France, si environ 230 monastères restent actifs aujourd’hui, deux à trois couvents ou monastères ferment leurs portes chaque année. Selon les chiffres de l’Observatoire du patrimoine religieux, sur les 50 000 lieux de culte recensés dans le pays, 5 000 pourraient disparaître d’ici 2030, et 500 sont d’ores et déjà fermés au public. Derrière ces fermetures, enjeux deux primordiaux s’entremêlent : la crise des vocations en France et les contraintes financières qu’exigent ces hauts lieux du patrimoine français. Des données cohérentes avec la baisse drastique du nombre des vocations : la France comptait 65 000 prêtres dans les années 1960 ; ils sont moins de 12 000 en 2024. Et les religieux connaissent la même évolution : selon la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref), de 66 000 religieux et religieuses environ au tournant des années 2000, ils ne sont plus que 22 000 en 2023. À ce rythme, leur nombre pourrait descendre sous les 10 000 d’ici le milieu du siècle.
Et pourtant, en parallèle, certaines communautés disent traditionnelles – attachées au rite tridentin – affichent un dynamisme réel et réinvestissent des lieux sacrés. Ainsi, l’Institut du Bon Pasteur (IBP), lancé il y a une vingtaine d’années, rassemble aujourd’hui une cinquanteaine de prêtres et le même nombre de séminaristes. « D’ici cinq ans, nous serons une centaine de prêtres, accompagnés d’autres séminaristes »s’enthousiasme l’abbé Raffray, qui fait partie des effectifs. Ce dynamisme a poussé la communauté à déplacer le couvent Saint-Paul, à Thiviers, en Dordogne, un joyau niché au cœur du Périgord vert, qui était destiné à devenir un hôtel de luxe.
C’est ce même mouvement d’expansion qui a poussé les moines du Barroux, de l’abbaye Sainte-Madeleine (Vaucluse), eux aussi attachés à la liturgie dite traditionnelle, à suivre tout récemment l’abbaye de Bellefontaine, prenant la suite des frères trappistes dont l’âge moyen dépasse les 80 ans et dont le doyen est déjà plus que centenaire. Fondée en 1978 par Dom Gérard Calvet, la communauté du Barroux regroupe aujourd’hui près de 60 moines dans un monastère prévu pour en accueillir une quarantaine. Il devenait donc urgent de trouver un nouveau lieu. Ce sera choisi fait l’été prochain : une douzaine de moines seront envoyés à l’abbaye de Bellefontaine. L’évêque d’Angers, Mgr Delmas, a donné son autorisation après avoir mené l’enquête canonique requise.
Les moines du Barroux sont près de 60 dans un monastère prévu pour une quarantaine
Pour l’abbé de Tanoüarn, cofondateur de l’IBP, cette évolution n’entérine en aucun cas une rupture. Elle s’inscrit au contraire dans une continuité, un phylum, celui de « l’idée monastique » bénédictine : des moines solidaires les uns des autres dans l’espace et le temps, à travers les siècles, par la stabilité de leur règle de vie. « La vie bénédictine est tellement marquée par la règle de saint Benoît que les moines ont la même vie, à des siècles de distance, mue par le même rythme : celui des 150 psaumes, dont le génie vient imprégner chaque heure. » Il souligne la cohérence de cette perspective, très importante lorsque d’autres communautés ont « défailli ou vieillir ».
Pour le religieux, la certitude du XXe siècle selon laquelle le lieu n’avait pas d’importance s’est révélée caduque. Et de citer Maurice Barrès et le célèbre début de La Colline inspirée : « Il est des lieux où souffle l’Esprit […] Il est des lieux qui tirent l’âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l’émotion religieuse. »
Si cette dynamique vertueuse est partagée par beaucoup, certains membres de l’Église « se raidissent lorsqu’ils entendent parler de tradition »soupire un prêtre diocésain qui souhaite garder l’anonymat. Ainsi, il y a quelques années, l’abbaye de Pontigny, édifiée au XIIe siècle et considérée comme la plus grande abbaye cistercienne au monde, avait éveillé l’intérêt de la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre, fondée en 1988, et qui compte près de 400 prêtres présents dans les diocèses de France et dans une vingtaine de pays à l’étranger. Elle avait envisagé d’y installer son séminaire. L’évêque de l’époque y avait opposé son veto. Aujourd’hui rebaptisée « Domaine de la Terre et des Arts », l’abbaye abrite un hôtel de luxe et un restaurant.
Comment expliquer le dynamisme de ces communautés traditionnelles ? « Nous étions peut-être autrefois vus d’abord comme des »tradis », ensuite comme des bénédictins, et seulement enfin comme catholiques. Maintenant, avec tous les contacts que nous avons eus, la perception s’est inversée »confie Dom Louis-Marie, père abbé du Barroux, chez nos confrères de RCF. « Les jeunes – ceux qui se posent la question de la vocation, mais aussi les fidèles – sont à la recherche d’une identité, analyse de son côté l’abbé Raffray. Ils veulent se défaire du matérialisme ambiant et rechercher le beau dans sa plénitude. »
Selon lui, ces projets pourraient être les premiers signes d’un mouvement plus vaste : celui d’un retour à une foi incarnée dans des lieux qui s’appuient sur un patrimoine matériel et spirituel, et d’une quête de sens face à l’individualisme contemporain. « Nous sommes à l’orée d’un frémissement »assure le prélat avec confiance.



